Regards

Photographie et poésie

26 février 2008

La terre et l'enfant

   
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Scille à deux feuilles - Savoie - 23 février 2008
   

La terre et l'enfant



Enfant sur la terre on se traîne,
Les yeux et l'âme émerveillés,
Mais, plus tard, on regarde à peine
Cette terre qu'on foule aux pieds.

Je sens déjà que je l'oublie,
Et, parfois, songeur au front las,
Je m'en repens et me rallie
Aux enfants qui vivent plus bas.

Détachés du sein de la mère,
De leurs petits pieds incertains
Ils vont reconnaître la terre
Et pressent tout de leurs deux mains ;

Ils ont de graves tête-à-tête
Avec le chien de la maison ;
Ils voient courir la moindre bête
Dans les profondeurs du gazon ;

Ils écoutent l'herbe qui pousse,
Eux seuls respirent son parfum ;
Ils contemplent les brins de mousse
Et les grains de sable un par un ;

Par tous les calices baisée,
Leur bouche est au niveau des fleurs,
Et c'est souvent de la rosée
Qu'on essuie en séchant leurs pleurs.

J'ai vu la terre aussi me tendre
Ses bras, ses lèvres, autrefois !
Depuis que je la veux comprendre,
Plus jamais je ne l'aperçois.

Elle a pour moi plus de mystère,
Désormais, que de nouveauté ;
J'y sens mon coeur plus solitaire,
Quand j'y rencontre la beauté ;

Et, quand je daigne par caprice
Avec les enfants me baisser,
J'importune cette nourrice
Qui ne veut plus me caresser.


René-François SULLY PRUDHOMME (1839-1907)
(Recueil : Les solitudes)




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12 février 2008

Le lai du chèvrefeuille

  

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Le lai du chèvrefeuille

 

Assez me plaît et bien le veut
Du lai qu'on nomme chèvrefeuille,
Que la vérité vous en conte,
Comment fut fait, de quoi et dont.
Plusieurs me l'ont conté et dit
Et je l'ai trouvé par écrit,
De Tristan et puis de la reine,
De leur amour qui fut extrême
Dont ils eurent mainte douleur,
Puis en moururent en un jour.

 

Le roi Marc était courroucé,
Par Tristan, son neveu fâché.
De sa terre le congédia
Pour la reine que Tristan aima.
En sa contrée s'en est allé,
En Sudgalles où était né.
Un an y resta, tout entier,
Sans en arrière retourner.
Alors se mit en abandon
De mort et de destruction.
Ne vous étonnez nullement,
Car qui aime loyalement
Bien est dolent et attristé
Quand il n'a plus sa volonté.
Tristan est dolent et pensif,
Pour ce s'émut de son pays.

 

En Cornouaille va tout droit
Là où la reine demeurait.
En la forêt tout seul se mit,
car ne voulait pas qu'on le vît.
A la vêprée il en sortait,
Le temps venu de s'héberger.
Des paysans, des pauvres gens,
Prenait la nuit hébergement.
Les nouvelles leur demandait
Du roi comme il se conduisait.
Lui dirent qu'ils ont ouï
Que les barons étaient bannis.

 

A tintagel doivent venir,
Le roi y veut sa cour tenir.
A Pentecôte y seront tous,
Fête sera et gai séjour,
Et la reine y viendra aussi.

 

Tristan alors bien se réjouit,
Car elle ne pourrait aller
Sans que lui ne la voit passer.
Le jour que le roi parti fut,
Tristan est au bois revenu
Sur le chemin où il savait
Que la route passer devait.
Un coudrier tailla parmi,
Et tout carrément le fendit.

 

Quand il a paré le bâton,
De son couteau écrit son nom.
Si la reine l'apercevait,
Qui grande garde en prenait -
Autrefois était advenu
Qu'ainsi l'avait aperçu -
De son ami bien connaîtra
Le bâton quand elle verra.
Ci fut la somme de l'écrit
Qu'il lui avait mandé et dit:
Qu'il a longtemps, tout cet été,
Et attendu et séjourné
Pour épier et pour savoir
Comment il pourrait la revoir
Car sans elle il n'a point de vie.
De ces deux, il en fut ainsi
Comme du chèvrefeuille était
Qui au coudrier s'attachait:
Quand il s'est enlacé et pris
Et tout autour du fût s'est mis,
Ensemble peuvent bien durer.
Qui plus plus tard les veut détacher,
Le coudrier tue vivement
Et chèvrefeuille mêmement.
"Belle amie, ainsi est de nous:
Ni vous sans moi, ni moi sans vous !"

Marie de France (XIIe siècle)

 

 

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Forêt vosgienne - 2 septembre 2007

 

 


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01 février 2008

C'est la bonne heure où la lampe s'allume

 

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23 décembre 2007


C'est la bonne heure où la lampe s'allume


C'est la bonne heure où la lampe s'allume :

Tout est si calme et consolant, ce soir,
Et le silence est tel, que l'on entendrait choir
Des plumes.

C'est la bonne heure où, doucement,
S'en vient la bien-aimée,
Comme la brise ou la fumée,
Tout doucement, tout lentement.

Elle ne dit rien d'abord - et je l'écoute ;
Et son âme, que j'entends toute,
Je la surprends luire et jaillir
Et je la baise sur ses yeux.

C'est la bonne heure où la lampe s'allume,
Où les aveux
De s'être aimés le jour durant,
Du fond du coeur profond mais transparent,
S'exhument.

Et l'on se dit les simples choses :
Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin ;
La fleur qui s'est ouverte,
D'entre les mousses vertes ;
Et la pensée éclose en des émois soudains,
Au souvenir d'un mot de tendresse fanée
Surpris au fond d'un vieux tiroir,
Sur un billet de l'autre année.


Émile VERHAEREN (1855-1916)

(Recueil : Les heures d'après-midi)





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