16 août 2008
Ma libellule

Savoie - 30 juillet 2008
Ma libellule
En te voyant toute mignonne,
Blanche dans ta robe d'azur,
Je pensais à quelque madone
Drapée en un pan de ciel pur ;
Je songeais à ces belles saintes
Que l'on voyait, du temps jadis,
Sourire sur les vitres peintes,
Montrant du doigt le paradis ;
Et j'aurais voulu, loin du monde
Qui passait frivole entre nous,
Dans quelque retraite profonde,
T'adorer seul à deux genoux ...
Soudain, un caprice bizarre
Change la scène et le décor,
Et mon esprit au loin s'égare
Sur de grands prés d'azur et d'or,
Où, près de ruisseaux minuscules,
Gazouillants comme des oiseaux,
Se poursuivent les libellules,
Ces fleurs vivantes des roseaux.
- Enfant, n'es-tu pas l'une d'elles
Qui me suit pour me consoler ?
Vainement tu caches tes ailes :
Tu marches, mais tu sais voler.
Petite fée au bleu corsage,
Que je connus dès mon berceau,
En revoyant ton doux visage,
Je pense aux joncs de mon ruisseau !
Veux-tu qu'en amoureux fidèles
Nous retournions dans ces prés verts ?
Libellule, reprends tes ailes,
Moi, je brûlerai tous mes vers ;
Et nous irons, sous la lumière
D'un ciel plus frais et plus léger,
Chacun dans sa forme première,
Moi courir, et toi voltiger.
François FABIÉ (1846-1928)
(Recueil : Fleurs de genêts)
09 décembre 2007
Terre de France

Auvergne - 21 août 2007
Terre de France
Oui, partout elle est bonne et partout elle est belle,
Notre terre de France aux mille aspects divers !
Belle sur les sommets où trônent les hivers,
Et dans la lande fauve à l'araire rebelle,
Belle au bord des flots bleus, belle au fond des bois verts !
Belle et bonne aux coteaux où la vigne s'accroche,
Et dans la plaine grasse où moutonnent les blés ;
Bonne dans les pâtis où les boeufs rassemblés
Mugissent ; bonne encore aux fentes de la roche
Où les oliviers gris aux figuiers sont mêlés !
Au front des pics neigeux où l'aigle pend son aire,
Et dont le soleil fait des tours de diamant,
Dans le glacier d'où sort le gave en écumant,
Et d'où parfois, avec un fracas de tonnerre,
L'avalanche bondit sur nos champs de froment ;
Belle et bonne toujours, à la fois forte et douce,
Notre terre se dresse en granit menaçant,
Tourne vers l'étranger son plus âpre versant,
Et nous déroule l'autre en gradins, sans secousse,
Comme un tapis moelleux qui d'un palais descend.
Et là-bas, tout au bout du morne promontoire
D'où s'élèvent, le soir, les cris et les sanglots
Des mères et des soeurs pleurant nos matelots,
Notre terre est superbe en sa double victoire
De ses feux sur la nuit, de ses rocs sur les flots !
Elle est belle surtout au pays d'où nous sommes,
Provençaux ou Lorrains, Rouergats ou Bretons,
Au pays qu'en nos coeurs partout nous emportons,
Dont nous gardons l'accent, dont nous vantons les hommes,
Et que, depuis Brizeux, à Paria nous chantons !
Elle est douce au vallon où joua notre enfance
Et dont l'esprit toujours reprend l'étroit chemin ;
Douce où l'on nous connaît, où l'on nous tend la main,
Douce où dorment nos morts, douce où l'on a d'avance
Marqué la place où l'on ira dormir demain !...
Mais plus belle et plus douce à notre âme meurtrie
Est la terre d'Alsace arrachée à nos flancs,
La terre où sont tombés nos cuirassiers sanglants,
Et d'où leur ombre encore éperdument nous crie :
" Frères, comme à venir vers nous vous êtes lents ! "
La terre qu'il faudra reprendre par l'épée,
Quitte à donner nos fils les plus forts, les plus beaux,
- Mères, vous le savez ! - en pâture aux corbeaux,
Mais qui, plus belle encor de notre sang trempée,
Verra se soulever les morts de leurs tombeaux
Pour regarder venir, au sommet des collines,
Nos drapeaux bien-aimés qui claqueront au vent,
Pour ouïr nos clairons sonner en les suivant,
Tandis que sous le ciel, en notes cristallines,
Ses clochers chanteront dans le soleil levant !...
Terre de France, terre entre toutes féconde,
Dont on a pu blesser mais non tarir le sein,
Ruche d'où part vibrant le glorieux essaim
Que depuis trois mille ans Dieu mène par le monde
A l'accomplissement de quelque grand dessein ;
Terre où le soc demain peut se changer en glaive,
Et le canon bondir en écrasant des fleurs,
Mère d'un peuple fier que trempent les douleurs,
Qui trop souvent faiblit, mais toujours se relève,
Plus grand au lendemain de ses plus grands malheurs ;
Terre de laboureurs, d'apôtres, de poètes
Qui font beau ton passé, triste et doux ton présent ;
Terre d'où l'Idéal reprend son vol puissant
Et monte dans le ciel avec tes alouettes
Dès que l'aigle a cessé de réclamer du sang ;
Pardonne à l'un de ceux que tes beautés enchantent,
Qui t'aime dans tes monts, tes plaines et tes bois,
Tes douleurs d'aujourd'hui, tes gloires d'autrefois,
De te chanter, un peu comme nos pâtres chantent,
Avec beaucoup de coeur, sans art, à pleine voix.
François FABIÉ (1846-1928)
(Recueil : Fleurs de genêts)
